dimanche, juillet 16, 2006

Les idiots de Lars Von Trier

... les bobos n’aiment toujours pas…

Et pour cause… Ce petit groupe de fils à papa joue encore la comédie, plus que jamais. Faire la révolution, c’est super cool ! Voir les milieux de l’art un peu partout en Europe ; à Paris, à Londres et à Berlin. Londres, par exemple. Imaginez un monde où 80 % des postes clés de la création sont monopolisés par des gens sortis d’Oxford ou de Cambridge. Ils se connaissent tous, d’une promo à une autre, se reniflent, ont leurs « endroits », leur langage, etc. Et Paris ? Berlin ? Bruxelles ? Pas plus infectes, mais pas moins nauséabonds. Les théories de Bourdieux sur la reproduction des classes dominantes sont d’une actualité brûlante. La révolution permanente n’est pas pour demain ; nous le savons, ceux qui la prônent dans les médias se chargent de la remettre indéfiniment au lendemain !

Dix ans après, que reste-t-il de combatif chez ces révolutionnaires, ces « anarchistes » qui détestent tant la petite bourgeoisie et leurs papas ? Oh ! un film ne peut briser l’Histoire en deux, mais quand même, nous avons affaire à une tragédie admirablement construite, à un film majeur qui porte un regard clair sur une société à la Debord où la révolution est un produit de consommation courante, soumis au fluctuation du marché. A la question débile posée par Hollywood : « Combien valez-vous ? », Von Trier semble opposer « Quelle est votre limite d’ingestion de produits révolution? ». Et, rappelez-vous, tout finit dans une farse : aller faire le zozo chez soi ou chez son boss, est une épreuve insurmontable pour tous nos iconoclastes. Pour tous ? Non. La métaphore est adroite, intelligente et efficace.

Ne fait pas la révolution qui veut, nous dit von Trier. Là encore, les paroles de Debord se clarifient. Ceux qui ne peuvent la faire vivent dans un monde de représentations et de peur du deuil. Les autres, les véritablement dangereux pour la société bourgeoise, sont sur le chemin du dépouillement ultime ; détruire est un soulagement, une libération. La théorie, pour eux, ne vient qu’après. Le message marxiste des premiers combats : les déshérités sont chargés de refaire le monde, est ici affirmé avec force et brio. La brebis égarée recueillie par le groupe au début du film (l’actrice, Bodil Jorgensen, est ici admirable) ira, elle, jusqu’au bout. Est-ce un hasard si, au mépris de toutes les conventions, Lars Von Trier la déclare l’héroïne, la figure principale du film.

Les idiots est néanmoins un film plein d’optimisme qui répond avec profondeur, poésie et courage à la soumission passive des intellectuels qui assurent qu’il n’y a pas de solution. Les désillusions, certes, ne sont pas absentes chez les personnages, les tragédies parsèment de bout en bout la narration ; la lutte pour la libération est difficile mais une chose est certaine ; aucun de leurs problèmes et/où états d’âme ne leur échappe, aucun fatum ne les empêche d’être heureux et de changer leur sort. L’homme est présenté ici comme un produit de sa condition sociale certes mais, loin de l’enfermement, c’est un homme responsable qui a le dernier mots.

Même si au-delà de la lecture politique il ne reste pas grand chose, on trouve dans ce chef-d’œuvre de profondes réflexions sur le détachement et la réalisation de soi, le questionnement des frontières entre la normalité et l'anormalité. Les moments de catharsis sont nombreux et nous ouvrent des perspectives empruntes de spiritualité.

Les idiots est un classique, certes, mais qui ne bat toujours pas de records de ventes. Un film subversif qui dérange et choque parfois des cinéphiles avertis. Mais jugez-en plutôt par vous-mêmes.

Ce cinéaste virtuose et génial n’a qu’un défaut à sa cuirasse : Dogma. Rien n’est plus facile, en effet, lorsque l’on se sent gêné par ses films, de se jeter sur l’esthétique radicale de ces vœux de chasteté cinématographique. Beaucoup ont ainsi réussi à dévier le débat.

vendredi, juillet 14, 2006

10 de Abbas Kiarostami

L’univers présenté ici par Abbas Kiarostami existe-t-il vraiment ? En effet, rien de ce que nous avons appris à l’école où chez PPDA ne ressemble à ces dix coups de projecteur sur le monde musulman…

Nous sommes décidément dépaysés. Où sont les manifestations d’excités, les terroristes enturbanés, les mères pleurnicheuses, les voyous lanceurs de cailloux auxquels nous étions habitués?

Séquence numéro 1, par exemple. Que des images choquantes ! Une femme au volant d’une voiture ! Un gosse d’une rare intelligence qui l’engueule, une vivacité, une souffrance, des conflits qui n’appartiennent qu’aux humains ! C’est bouche bée que l’on assiste à cette tragédie familiale. On croit rêver !

Avec Kiarostami, l’ethnocentrisme européen nous revient sans crier gare en pleine figure. Et pour rester français, nous qui les connaissons si bien ces Musulmans, eux qui nous doivent tout et que nous protégeons par devoir, nous avons beau faire appel à nos références ethnologiques, celles qui s’enracinent dans la guerre d’Algérie –en avons-nous d’autres ?-, et dans les services rendus à la France par les paras du 10e DP, nous ne trouvons aucune clé pour nous expliquer un tel film.

Ceux qui rendirent ces services à la France ont aujourd’hui soixante cinq, soixante dix ans! Fringants retraités ! Leurs souvenirs, nourris d’un essentialisme fixiste qui ne fut jamais véritablement étudié si ce n’est pas les théoriciens de FN, en sont restés au fellagha égorgeur, enculeurs de chèvres, qui se torche avec des pierres. Ce pan d’histoire, son interprétation, se sont fossilisés. Les avalanches de savoirs qui depuis ont recouvert l’histoire des humiliés n’y ont rien fait. Les Iraniens, les Egyptiens, par exemple, seront toujours pris pour des Arabes ! Cette ignorance-là, savamment distillée, n’a rien d’un anachronisme…

A cette couche de sédiment de la honte est venue s’ajouter celle –non moins abjecte- de la propagande américaine du 11 septembre. De nouvelles représentations racistes sont venus étoffer celles du cru, peignant presque toujours des pratiques vouées à être aperçues comme injustifiables et criminelles.

Au milieu de cette confusion, Kiarostami en est repoussé d’autant dans les oubliettes du paradis audiovisuel mondial. Nous comprendrons alors le choc que produit la séquence de la prostituée !

L’éveil auquel Kiarostami veut nous faire prendre part est une tâche ardue, nous venons de le voir ; c’est à peine si nous pouvons saisir tout le poids des paroles lancées par ses femmes en luttes pour l’égalité, la signification de la « mutilation » symbolique de l’une d’entre elles, le rôle de cette vieille femme qui n’a que la prière, etc., le tout dans un espace réduit. confiné ; un des seuls où puisse s’exercer la liberté d’expression sous ces latitudes: l’intérieur d’une voiture ; élément particulièrement significatif chez Kiarostami. Un espace dont l’utilisation est particulièrement choquante dans ce film.

Le plan fixe délibérément utilisé ici comme élément authentique, épuré, « anti-narratif », loin d’un cinéma opulent, castré par une fausse complexité hollywoodienne en irritera plus d’un. C’est du documentaire concluront-ils !

Pour les mêmes raisons, nous éviterons d’employer ici le terme « road movie ». L’habitacle de la voiture, répétons-le, est une métaphore. Une parole fluide et lumineuse s’en échappe. Pendant une heure trente – à de rares exceptions près- nous voyons cet espace en mouvement, circulant partout, s’introduisant partout, roulant sans arrêt, le jour, la nuit ! Loin de faire du sur-place, cet habitacle se fraye un chemin sur les routes les plus tortueuses.

10, est un film difficile qui ne prétend pourtant pas faire école. On l’aime tellement qu’on aimerait le voir « dépassé », rétro…

Dans un monde où ces femmes auraient enfin ce qu’elles veulent, où les libertés seraient garanties, ce film aurait encore un indiscutable pouvoir de ravissement tant l’humanité qui s’en dégage est unique.


Londres, le 22 septembre 2004